LES ARTISTES ITALIENS AU SERVICE DE LA PROPAGANDE FASCISTE. LES DONS D'ŒUVRES ITALIENNES AUX MUSÉES FRANÇAIS (1932-1936)

LE NOVECENTO

Le Novecento

Le groupe du Novecento, constitué à Milan fin 1922, se composait initialement de sept peintres : Anselmo Bucci, Leonardo Dudreville, Achille Funi, Emilio Malerba, Piero Marussig, Ubaldo Oppi et Mario Sironi.

L’idée de créer, au lendemain de la Marche sur Rome, un mouvement moderne se réclamant de valeurs d’ordre : sens de la famille, de la discipline, retour au « métier » et à la tradition italienne contre toute forme d’internationalisme culturel, vint de Margherita Sarfatti, maîtresse de Mussolini dont elle contribua à financer l’ascension au pouvoir. Proche de Sironi et Funi qui avaient adhéré dès le premier jour aux Faisceaux de combat (23 mars 1919), elle tenait la rubrique artistique du journal de Mussolini, Il Popolo d’Italia, et dirigeait la revue officielle du Parti national fasciste, Gerarchia.

Dès le lendemain de la Marche sur Rome (27-30 octobre 1922), les artistes avaient fait des offres de service. Funi et Sironi, Marinetti et Carrà signèrent ainsi dans Il Popolo d’Italia avec une cinquantaine d’autres artistes un texte où ils déclaraient : « L’arrivée au gouvernement du jeune Italien Benito Mussolini marque la défaite de cette mentalité médiocre qui étouffait depuis des années la principale vertu de notre race : la supériorité de son esprit artistique. »* Signataires en 1920 du manifeste « Contre tous les retours en peinture », des peintres comme Sironi, Dudreville, Funi et Russolo avaient à présent choisi la voie d’une reconstruction. Margherita Sarfatti réunit dans la galerie milanaise de Lino Pesaro Sironi, Funi, Malerba, Marussig, Bucci, Dudreville et Oppi, pour leur proposer de constituer un groupe dont elle assurerait la promotion. Bucci suggéra le nom Novecento (Vingtième siècle). Carrà, sollicité, préféra rester indépendant.

Il s’agissait, écrivit plus tard Lionello Dudreville, qui allait bientôt quitter le groupe, de former « une oligarchie artistique qui tiendrait dans son poing tout le milieu artistique italien ». Alors que la première exposition du groupe, qui se tint à la galerie Pesaro, était en préparation, Margherita Sarfatti annonça que Mussolini assisterait à l’inauguration le 26 mars 1923. Il Popolo d’Italia rapporta les déclarations conciliantes de celui qui depuis cinq mois était Président du Conseil (sur ce discours, voir ici) : « Loin de moi l’idée d’encourager quelque chose qui puisse ressembler à un art d’Etat. (…). L’art appartient à la sphère de l’individu. »

En avril 1924, le groupe, réduit à six peintres après l’exclusion de Oppi, expose à la Biennale de Venise. Dudreville montre Amore, discorso primo (ci-dessous) où il décrit les pièces d’un immeuble en combinant références à la Renaissance italienne et références à la vie moderne.

Sironi expose L’Elève (ci-dessous) et L’Architecte.

Anselmo Bucci se représenta sur un échafaudage peignant à fresque le mur d’une église avec l’aide d’un apprenti en costume renaissant symbolisant la continuité d’une tradition et les vertus des anciennes corporations.

Le Novecento italiano

Le Novecento se désagrégea suite aux défections de Dudreville, Bucci et Malerba. Mais il reprit vie sous le nom de Novecento italiano, avec de nouveaux membres comme les peintres Arturo Tosi et Alberto Salietti, promu secrétaire du comité de direction du groupe, ou encore le sculpteur Adolfo Wildt, auteur d’un buste fameux de Mussolini.

Les adhésions furent nombreuses, de Balla à Carrà et De Chirico, de Casorati à Campigli et De Pisis, de Soffici à Morandi. Parmi les membres du comité de direction du groupe, on trouvait, outre Salietti et le galeriste Gussoni, les peintres Funi, Sironi et Tosi, le sculpteur Adolfo Wildt, Marinetti et le critique Ugo Ojetti, aux goûts très conservateurs. Coexistaent ainsi au sein du même mouvement des artistes venus du futurisme et des responsables de l’appareil fasciste comme Antonio Maraini, le nouveau Secrétaire général de la Biennale de Venise, et le puissant Cipriano Efisio Oppo, bientôt nommé Secrétaire national du syndicat fasciste des Beaux-Arts.

Le Novecento italiano présenta à Milan, en février 1926, sa première exposition. Elle fut de nouveau inaugurée par Mussolini qui fit, cette fois à titre officiel, un discours sur les liens entre art et politique. Cette reconnaissance attira un nombre croissant d’artistes (plus d’une centaine à la fin des années 20). De nombreuses expositions circulèrent à l’étranger, dans des musées (comme le Stedelijk Museum d’Amsterdam, le Musée Rath de Genève, Kunsthaus de Zurich, Palais des Beaux-Arts de Nice), et des galeries. A Paris : Galerie Carminati, Galerie Bonaparte, Galerie Zak et Galerie Georges Bernheim.

Déclin du mouvement

La donation Frua de Angeli (Jeu de Paume, 1932) comprenait des toiles de peintres du Novecento italiano comme Funi, Marussig et Sironi, Pompeo Borra et Arturo Tosi. Mais déjà d’autres groupes, en particulier celui des Italiens de Paris, fortement représenté au Jeu de Paume, avaient pris le relais.

L’ambition de représenter un art fasciste avait entraîné bien des rivalités. Tandis que les futuristes entendaient incarner la modernité, le secrétaire du Parti national fasciste, Roberto Farrinaci, le ras de Crémone, appelait au contrôle de tous les secteurs de la culture. La seconde et dernière exposition du Novecento italiano s’était tenue à 1929 au milieu de polémiques grandissantes. A partir de cette date, le mouvement perdit de son importance, tandis que se mettait en place un système des Beaux-Arts de plus en plus hiérarchisé. La controverse atteignit un sommet lorsque Farrinacci soutint dans son journal, Il Regime fascista (8 janvier 1932), les artistes italiens qui travaillaient dans l’esprit des dix-huitième et dix-neuvièmes siècles. Lors de l’Exposition des Arts décoratifs et de l’architecture modernes qui se tint peu après à Milan adversaires et partisans d’un art moderne fasciste s’affrontèrent à nouveau. Le Secrétaire du parti, Achille Starace, dut soutenir personnellement le Novecento et il fallut finalement une intervention de Mussolini pour faire taire Farrinacci.** Dès le début des années 30, le Novecento n’en fut pas moins marginalisé.

* Cité dans Françoise Liffran, Margherita Sarfatti. L’égérie du Duce. Biographie, Paris, Seuil, 2009, p. 378.

** Sur cette polémique, voir Philip V. Cannistraro, « Mussolini’s Cultural Revolution : Fascist or nationalist ? », Journal of contemporary History, Vol. 7, n° 3-4 (Jul.-Oct., 1972), p. 115-139, p. 123-124.

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