LES ARTISTES ITALIENS AU SERVICE DE LA PROPAGANDE FASCISTE. LES DONS D'ŒUVRES ITALIENNES AUX MUSÉES FRANÇAIS (1932-1936)

Jeu de Paume 1935

Donation Borletti

Cliquez sur les images pour une meilleure définition


L’exposition d’art italien ancien et moderne de 1935 : tableaux contre territoires

A partir de l’automne 1933, de vastes programmes de propagande en faveur d’une alliance franco-italienne en appelèrent à une commune « latinité ». Tous les médias furent utilisés. Mais le sommet fut l’Exposition d’art italien ancien et moderne qui fut présentée à Paris au printemps 1935.

Durant sa mission d’ambassade à Rome, Henry de Jouvenel avait proposé une manifestation qui devait célébrer le rapprochement franco-italien. Début octobre 1933, le ministre de l’Education nationale et des Beaux-Arts, Anatole de Monzie, lança le projet d’une exposition d’art italien ancien et moderne. Peu après, Henry de Jouvenel, qui présidait l’Association française d’expansion et d’échanges artistiques, annonça que l’action culturelle de la France serait désormais centrée sur l’Italie. Le projet d’une double exposition d’art italien fut conduit conjointement par le ministère de l’Education nationale et des Beaux-Arts et par la Ville de Paris. Prévue tout d’abord pour le mois de mai 1934, l’exposition fut cependant  longtemps repoussée à la demande de l’Italie.

Pendant ces négociations, la préparation de la manifestation fut confiée à un comité d’action présidé par Henry de Jouvenel et auquel participèrent notamment le conservateur du Petit Palais, Raymond Escholier, divers membres du Comité France-Italie, comme le conservateur du Louvre Paul Jamot et Jean-Louis Vaudoyer, ainsi que le peintre Maurice Denis. C’est seulement dans les derniers mois que les Italiens prirent le relais.

Ce n’est que le jour de la signature, le 7 janvier 1935, des accords Laval-Mussolini, pacte de sécurité face à l’Allemagne, que le Duce donna officiellement son feu vert, en échange de l’accord tacite donné par la France à l’invasion de l’Ethiopie. L’exposition d’art italien ancien et moderne, quoique présentée dans un contexte différent de celui de la fin 1933, n’en fit pas moins appel à l’esprit « européen » du Pacte à Quatre. Dans cette perspective, elle fut présentée comme une démonstration de force d’une Europe latine.

Le 16 mai 1935,  les deux parties de l’exposition, De Cimabue à Tiepolo, au Petit Palais, et de L’Art italien des XIXe et XXe siècles, au Jeu de Paume, furent inaugurées en présence du président de la République française, Albert Lebrun, et du gendre de Mussolini, le comte Ciano, alors sous-secrétaire d’Etat chargé de la Presse et de la Propagande.

Inauguration de l’exposition L’art italien des XIXe et XXe siècles, Jeu de Paume, mai 1935.

L’obsession des organisateurs français fut de surpasser l’exposition d’art italien qui s’était tenue à Londres en 1930[1]. Parmi les musées étrangers, il y eut, il est vrai, d’importantes défections, l’Allemagne bien sûr, mais aussi l’Espagne qui invoqua un règlement tout récent interdisant l’envoi à l’étranger d’œuvres appartenant à ses collections publiques. L’Angleterre et les Etats-Unis firent le minimum. Néanmoins, avec l’appui massif de Mussolini, et quelques gestes de bonne volonté de Staline, les défections furent largement compensées. L’énorme campagne de presse qui fut organisée ne cessa de le répéter : Raymond Escholier, commissaire de l’exposition du Petit Palais, avait rassemblé avec l’appui de son homologue italien, Ugo Ojetti,  un ensemble tel qu’on n’en avait jamais vu : « Jamais on n’avait osé semblable manifestation, jamais on ne verra sa pareille ». L’exposition elle-même présentait une histoire de l’art italien depuis le  XIVe siècle jusqu’au XVIIIe siècle. Le résultat fut à la hauteur : le Petit Palais aurait accueilli selon les chiffres officiels, 600 000 visiteurs venus découvrir, entre autres, Paolo Uccello, Mantegna, Bellini, Giorgione et Titien, Raphaël et Michel Ange, le Corrège, le Tintoret, Véronèse, Caravage, Canaletto, Guardi et Tiepolo. Une communication de masse avait été mise en place. La figure du « chef » était au centre du dispositif comme en témoigne un texte, intitulé « Remercions le Duce ! », que Raymond Escholier publia en mai 1935 dans un numéro spécial de la revue L’Amour de l’art où il exprimait sa gratitude à « l’homme de génie », « au Chef », qui avait non seulement rendu possible l’événement, mais encore l’avait voulu.

De Comœdia à L’Illustration, en passant par des centaines d’autres publications, la presse déclina le même message : célébration du Duce, célébration de la latinité.

A l’entrée du Petit Palais, le public découvrait, d’un côté, une copie de la louve romaine offerte par l’Italie, de l’autre, un buste du Duce près de ceux de César et d’Auguste. L’exposition du Jeu de Paume s’ouvrait sur les bustes du roi d’Italie et de Mussolini, qui encadraient un tableau de Primo Conti représentant la marche sur Rome. La première partie de l’exposition, qui commençait avec Canova, retraçait l’histoire du XIXe siècle. Les Italiens de Paris, à l’exception de De Pisis, étaient regroupés dans une salle, tandis qu’une salle adjacente étaient consacrée aux antimodernes, comme Carena, Salietti, E. Cipriano Oppo, le secrétaire général du syndicat des artistes, le sculpteur Antonio Maraini, « chef de la corporation fasciste des beaux-arts, organisateur des Biennales de Venise et de cette exposition de Paris », comme le rappela Margherita Sarfatti dans L’Amour de l’art. Si les premiers s’étaient imposés à Paris depuis la fin des années 20, les seconds avaient tenté une percée lors d’une exposition organisée par Maraini à la galerie Léon Marseille en 1933.

Les futuristes et aérofuturistes, exclus de l’exposition du Jeu de Paume, n’en organisèrent pas moins plusieurs manifestations à Paris et furent représentés, aux côtés des Italiens de Paris, des Maraini, Salietti, etc. dans la donation que Emanuele Sarmiento fit à la Ville de Paris peu après.

1935 : la donation Borletti

La reprise en main de la propagande artistique à l’étranger par les autorités fascistes est désormais très évidente. Fin 1935, les toiles et les sculptures données à la France par Borletti pour le Comité Italie France et attribuées au Jeu de Paume (elles sont aujourd’hui conservés au MNAM) sont les suivantes :  G. Ceracchini, Sainte Conversation, c. 1934 ; P. Conti : Pommes et poires, 1935 ; F. Ferrazzi, La Tempête, 1925 ; F. La Monaca, Portrait du sénateur Borletti. Marino Marini, Portrait de Gaby, 1932 ; P. Marussig, Bambina, 1932 ; F. Mauroner, La Guercia del poeta, 1934; F. Messina : Portrait de S. E. Luigi Federzoni ; G. Montanari , Maternité, 1934 ; C. Oppo, Portrait de jeune fille ; F. Rocchi, Paysage, 1933 ; G. Usellini,  Il Temporale (échangé par la suite), 1934 ; Vagnetti, Educanda, 1930. Il n’est plus question dans cette donation ni du Novecento, ni des Italiens de Paris.


[1]. Voir F. Haskell, « Botticelli au service du fascisme », Le Musée éphémère, Paris, Gallimard, 2002, chap. VII, p. 145-169.

Comments are closed.

-->